Vivre !

Nous voulons vivre de notre travail, créer des valeurs utiles sur la reconnaissance de notre travail, des savoir-faire, favoriser la société de la connaissance, celle qui reste libre et partagée. Inutile de créer de la plus-value relative, inutile de surproduire, le travail vivant a déjà un certain niveau de productivité pour créer et transférer plus de valeur qu’il ne faut pour vivre.

L’économie de la connaissance ? Partage ?

Mais en quoi cela pose les choses différemment ?

Nos styles de vie sont fortement influencés par l’enfantement de marchandises obsessionnel afin de soutenir la production.  En vue d’arriver à ces objectifs, il est indispensable d’avoir une pensée homogène, le système a besoin d’individus sans culture, et surtout sans culture du faire, culture de l’autonomie. En suffocant le patrimoine culturel, les personnes passent au statut de consommateur. Il ne s’agit pas d’autoproduire parce que l’on est pauvre, mais parce que l’on veut être indépendant du système productif dominant et suffocant.

Sortir d’une économie de la connaissance et développer une société du partage de la connaissance

« Depuis la fin du 20ème siècle, nombreuses élites économiques et politiques appellent à l’avènement d’une économie de la connaissance. Elle est même au centre du projet européen et de sa stratégie de développement avec ‘la stratégie de Lisbonne’ dont l’objectif est de faire de l’Europe ‘l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde’. Il faut bien comprendre le sens de cet objectif, en particulier le sens de l’association entre économie et connaissance. Associer économie et connaissance c’est supposer que la connaissance peut produire de la richesse économique. Cela peut paraître évident et même trivial. De tout temps, la connaissance humaine est la base des activités productives. Les savoir-faire des métiers font partie de l’ensemble des connaissances humaines et permettent la production des richesses matérielles nécessaires à la vie humaine. Mais ce n’est pas cette évidence que la ‘stratégie de Lisbonne’ et certaines élites économiques et politiques affirment. L’économie de la connaissance affirme une relation bien différente entre connaissance et économie. […]

Dans une économie plus ancienne et industrielle comme celle que nous avons connu jusque dans les années 1980, on considérait que la principale source de la richesse était le travail fondé inévitablement sur la connaissance, mais cette dernière est libre et gratuite. Ce qui créé la richesse c’est le travail.

En revanche, dans une économie de la connaissance, on suppose que deux éléments sont à l’origine de la création de richesse : le travail et la connaissance ; leur appropriation et leur utilisation doivent donc être efficaces et optimales. Mais quelle est l’organisation sociale qui permet une utilisation optimale des biens connaissance et travail ? L’idéologie néolibérale apporte une réponse à cette question : le marché. Les néolibéraux proposent donc de transformer la connaissance de bien commun libre et gratuit en bien économique pouvant s’échanger sur le marché. Là est la rupture entre une économie industrielle et une économie de la connaissance. Identifions les caractéristiques d’un bien économique marchand. Il s’agit d’un bien dont la consommation ou l’utilisation par un individu détruit le bien et empêche donc toute autre utilisation ou consommation. Cette caractéristique développe des phénomènes de rivalité entre individus pour son usage. Cette rivalité est la cause de sa rareté et son prix sur le marché sera l’expression de cette rareté. On dit que ce qui est rare est cher. Enfin, ces biens économiques marchands doivent être facilement identifiables et divisibles. On peut donc facilement se les approprier et, à la suite, en restreindre l’usage qu’à ceux qui en acquittent le prix.

A l’opposé, la connaissance est un bien commun. Par nature, elle ne crée pas de rivalité et n’est pas appropriable. Premièrement, lorsqu’une personne utilise une connaissance produite par quelqu’un d’autre, elle ne la consomme pas ni ne la détruit. Cette connaissance est toujours disponible pour les autres. Deuxièmement, il est difficile d’en contrôler la circulation et l’usage. Ainsi, il est difficile de se l’approprier pour en rendre l’accès payant. Troisièmement, la connaissance est un processus fondamentalement collectif et cumulatif. Plus elle circule, plus elle s’enrichie et se développe. La connaissance est un phénomène vivant et créatif qu’à la condition qu’elle circule. Pour ces raisons, depuis des temps anciens, les penseurs même libéraux considèrent que la connaissance ne peut être une marchandise. Par contre, les inventions qui se définissent comme la mise en œuvre par le travail d’une connaissance pouvait être considérée comme une marchandise et l’accès aux inventions est alors restreint par des droits de propriété intellectuelle.

La question politique est donc de trouver une séparation légitime entre connaissances générales libres et gratuites et inventions protégées et payantes. L’histoire économique montre que la frontière entre invention et connaissance n’est pas naturelle. Elle est la conséquence de conflits entre certains intérêts privés poussant à étendre la sphère marchande à la connaissance et l’intérêt général cherchant à réduire le périmètre des droits de propriété intellectuelle. » [1]

Nous soutenons le partage de la connaissance, et ceci tant que possible à travers le développement des droits d’auteur des Creative Communs !  [2]

Milan, Milan, Toujours Milan !

Pourquoi, c’est quoi la spécificité ? Le Made in Italy !

Mais il y a d’autres savoir-faire, non ?

Stefano Micelli nous présente bien dans son livre « Il futuro artigiano », la spécificité du Made in Italy. Celle-ci s’est mise en place à travers l’émergence, à partir des années 50, de secteurs basés sur des structures légères de productions industrielles qui a fait évoluer le secteur artisanal dans un système de district industriel (Triangle industriel Milan, Venise et Bologne – Secteur Design, Food et Mécanique). Ces districts ont inclus le savoir-faire artisanal italien dans le modèle industriel. L’héritage des savoir-faire et la culture du faire sont autant de méthodes venues s’articuler à la création. Ces projets ont pris forme grâce notamment au secteur des machines-outils.  Ce domaine permettant une innovation par le bricolage et les échanges entre personnes issues de différents domaines de compétences. Bref, la particularité du Made in Italy est de s’être développé à travers un maillage territorial, un échange de savoirs et de compétences, d’outillages, laissant des marges de manœuvre à la bidouille, l’expérimentation, le tâtonnement. La création d’outils spécifiques a donné la possibilité de mettre de la variété, de la flexibilité, de la personnalisation dans divers projets. Cela a été le socle du design Italien tel que nous le connaissons, expérimentation, mixité des modèles de productions, narration, culture du projet. Ce modèle est actuellement en crise et en échec : crise sociale et écologique, crise de notre civilisation basée sur la croissance, crise du travail trop souvent mal mené, perte des savoir-faire. Mais cela n’est pas seulement en Italie…

Vers les nano multinationales grâce aux nouvelles technologies.

Le passage des districts industriels aux districts culturels européens basés sur une technologie mondiale est-elle possible ?

Sans venir s’opposer à des secteurs d’activité industrielle ou artisanale, mais en complément, l’hyper-industrie permet de reposer certaines questions fondamentales aux designs et à l’habitabilité. Petit tour rapide des liens entre les ‘nouvelles technologies’ et les moyens de production numérique. L’hyper-industrie est l’ensemble des éléments issus du monde industriel infusé auprès des usages, les reliant à de nouvelles possibilités de production, de diffusion et de commerce. Ces ‘nouvelles technologies’ n’ont aucune importance sans l’infrastructure issue d’une culture industrielle, elle passe par le réseau Internet, les ordinateurs personnels, les téléphones mobiles, les tablettes, les codes-barres, les réseaux de circulations, les moyens de transport … Ce maillage qui va bien au-delà d’Internet et des impressions 3D dont l’ensemble des médias parlent régulièrement et si souvent, pose la question des nouvelles formes de diffusions de contenus, des interactions entre les diverses modes de faire et de produire. Dans ce maillage, des ateliers collaboratifs sont venus se structurer. Le livre [http://fr.flossmanuals.net/fablab-hackerspace-les-lieux-de-fabrication-numerique-collaboratif/][3] qui  « a pour ambition de parcourir cet univers afin d’avoir une vue d’ensemble de ce phénomène, et d’en découvrir les tenants et aboutissants dans les différents aspects de notre société » présente rapidement, mais précisément les différents ateliers collaboratifs existant, différents lieux et situations, le fonctionnement des ateliers et leurs différentes valeurs. En s’appuyant sur la première partie de cet ouvrage, voici les différentes catégories d’ateliers collaboratifs Hackerspaces, Makerspaces, FabLabs, Medialabs,Techshops, qui sont regroupés sous l’intitulé ateliers collaboratifs avec des variantes fondamentales
– Hackerspaces rassemble des personnes passionnées de technologie. Les Hackerspaces sont autonomes et non généralement pas de soutien des institutions.
– Makerspaces regroupe des bricoleurs touche-à-tout. Les deux groupes partagent les mêmes idéaux.
– Medialabs, plus récent 1990 regroupe des gens autours des technologies médiatiques.
–  Fablabs, « ce modèle d’atelier a été formalisé par Neil Gershenfeld, professeur au « center of bits and atoms » du MIT en 2001. Sa volonté était de créer un réseau d’ateliers accessibles au plus grand nombre, dans lequel on pouvait « fabriquer à peu près n’importe quoi ». Les fablabs adhèrent à une charte commune et un réseau formel les relie au niveau mondial.
– Techshop est un lieu mettant librement en service des outils de production numérique sous forme payante.

Les espoirs et idéaux d’un « lieu de fabrication numérique collaboratif est un lieu d’expérimentation, ou même expérimental. Il représente un moyen de concrétiser des projets difficiles, voire impossibles à réaliser hors de ses murs. Il permet également de tenter de nouvelles approches et de transformer le rapport à bon nombre de choses : mode de fabrication, de formation et rapports humains de manière générale. La notion de mise en commun d’outils de production n’est peut-être pas si éloignée des idéaux de réappropriation par tout un chacun des moyens de production, qui est tout sauf nouvelle. » [4]

Très bien, et la création là-dedans ?

Culture du projet et rapport à la culture sont des notions qui sont rarement abordées en dehors de la culture technique, partant du principe que chacun peut ’fabriquer à peu près n’importe quoi’ cela ne met pas en perspective les questions fondamentales de la création.

Vous voulez dire que vous allez faire du design ?

Ah, le design ! Surement pas celui des milles ruses qui dessinent des styles inutiles et qui s’adossent à une amnésie culturelle pour une standardisation de la mondialisation.

Il ne s’agit plus d’un design de l’innovation, mais de productions inscrites dans un système de l’amélioration perpétuelle en fonction de niches, de situations, de stratégies, de modes. Un design qui utilise un amas de signes plus ou moins sophistiqués, illisible et finissant par créer des objets, des espaces inintelligibles, innombrables qui n’existent que par reconnaissance sociale, succès divers, mode… et qui créent un vernis ‘brillant’ sur notre environnement. Arrêtons la fraude de l’automystification. Pourquoi sur-marger la création sur le principe du star-système ? Ce principe qui fait payer le prix aux créateurs et aux utilisateurs par la renonciation à posséder sa vie au détriment d’un dessein pris en charge par la culture de la consommation, de la croissance et d’une idée du progrès en panne.

Alors quel type de projet ?

Celle d’une représentation concrète d’une pensée qui soutient  l’économie du partage de la connaissance.  Créer des projets à travers les contraintes fonctionnelles, structurelles, techniques et productives dans le maillage des nouvelles technologies de la production et du secteur traditionnel. Mettre en avant les cultures individuelles et les cultures collectives. Veiller à ne pas fractionner et atomiser par une ultra customisation, signe d’un grand individualisme et d’une perte du socle culturel de nos sociétés. Soutenir les initiatives didactiques, symboliques pour créer des esthétiques lisibles et partageables par tous. Prévoyons de réparer, modifier les productions pour ne pas détruire systématiquement les biens marchands. Préservons les relations sociales.

Ce texte a été rédigé par Nathalie Bruyère & Pierre Duffau (Ultra Ordinaire et Duffau & Associés). 2014

Participation de Mireille Bruyère.


[1] Texte de Mireille Bruyère, membre de Ultra Ordinaire, économiste née en 1969 à Toulouse, elle suit des études d’économie à L’Université de Toulouse I  et obtient son doctorat en 1998. Elle travaille comme chargée d’études à l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques à Paris puis à l’Observatoire Régional de l’emploi et de la formation de Midi-Pyrénées. Depuis 2006, elle est maître de conférences en économie à l’université de Toulouse II et membre du laboratoire CERTOP – CNRS. Elle est par ailleurs membre du Conseil Scientifique d’ATTAC & du collectif des Economistes Atterrés, dont elle est co-présidente. Ce texte a été écrit pour l’entreprise Snootlab à Toulouse. (www.snootlab.com)

[2]  « Le mouvement du Libre popularise la diffusion des licences ouvertes (General Public License), et favorise la diffusion des savoirs et pratiques en s’étendant à autre chose qu’à du logiciel. La licence, en devenant modulaire (par exemple avec la creative commons) et choisie par le ou les auteurs parmi un large éventail de nuances, permet, tout en restant dans un cadre légal et plus respectueux de la propriété intellectuelle des auteurs, de répandre l’intuition de l’avantage du travail en commun sur des projets d’envergure »

[3] Ce livre a été rédigé lors d’un Libérathon* organisé à Rennes du 05 au 08 décembre 2013. Les co-rédacteurs qui ont participé à ce Libérathon initié et soutenu par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF*) sont les suivants : Arthur Wolf, membre du Tyfab et fondateur du projet Smoothieware ; Clément Quinson, membre fondateur de l’Electrolab ; Cédric Gémy, graphiste et formateur, fondateur et responsable de l’école de graphisme libre ActivDesign ; John Lejeune, coordinateur du Labfab de Rennes ; Cédric Doutriaux, chargé de projets à PING spécialisé sur la question des Fablabs ; Alexandre Korber, fondateur d’Usinette ; Usurla Gastfall, fondatrice d’Usinette ; Guillaume Caresmel, membre du petit Fablab de Paris ; Elisa de Castro Guerra, graphiste, formatrice et facilitatrice ; Kossigan Roland Assilevi, ingénieur informaticien et facilitateur. Yannick Avelino, Olivier Heinry et Jean-Bernard Marcon pour leur contribution.

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