Thématique de l’entretien

« La matière comme vecteur de création ». Bricolage, assemblage, travail de différentes matières, création d’objets.

Laure, 30 ans

Toulouse, lundi 1er mars 2010.

C’est une des matières [la terre] où tu peux faire et défaire.
J’aime bien quand ça glisse sous mes doigts.

Soraya : Comment as-tu découvert cette activité ?
Laure : Lors d’une formation BAFA où ils proposaient un atelier terre, j’ai commencé à mettre les mains là-dedans. (J’aimais bien déjà la pâte à modeler quand j’étais petite). Ce premier atelier terre m’a vraiment intrigué et en fait j’ai eu des sensations nouvelles, à utiliser mes petits bouts de doigt pour donner forme à une matière inerte et en même temps hyper proche de la nature puisque c’est de la terre, du coup je trouvais, j’avais l’impression d’être Dieu (Rires).
En fait, je ne sais pas dessiner, et là, j’ai trouvé un moyen de représenter des choses simples, plus ou moins simples d’une autre manière que le dessin avec la troisième dimension.
J’ai suivi des cours à Paris, puis à Toulouse à l’atelier de Berthe MAILLOL, la petite nièce d’Aristide MAILLOL, qui est peintre et sculptrice et ensuite j’ai pris des cours à Toulouse, à Croix-Baragnon. Et maintenant, je fais des choses toute seule parce que je veux trouver ma création.
Soraya : Dans un premier temps, tu dirais que la pratique que tu as de la sculpture ou du modelage est plus une passion, une occupation, un art, un artisanat … ?
Laure : Au début, c’était une découverte et l’une des manières essentielles de m’exprimer artistiquement. C’est ce qui m’apportait vraiment, où j’avais l’impression de réussir. Il y a eu le pastel aussi.
Soraya : Tu dirais que c’est une occupation, un art, un artisanat … ?
Laure : C’est un Art, c’est un peu de tout en même temps, c’est une occupation dans le sens où il y a le côté « oublier », « se plonger dans quelque chose », et du coup tu as l’impression d’être dans une concentration, en dehors de ta vie quotidienne, mais ce n’est pas mon métier, car je ne gagne pas ma vie avec, et ce n’est pas un artisanat non plus car je ne le fais pas en plusieurs exemplaires et je ne le vends pas non plus et ça n’a rien d’utile, donc pour moi, ça  reste purement artistique. Mais j’aimerais bien plus tard, éventuellement faire des expos et pouvoir les vendre.
Soraya : Donc en général tu pratiques ici et au début dans les ateliers.
Laure : Au début, je faisais ça en sous-sol du Lycée Henry IV à Paris, après le boulot, avec des modèles vivants et ce n’était pas du tout la même démarche, je n’avais qu’une heure et demie pour faire un modèle, alors du coup c’était très rapide, ce n’était pas du tout achevé, c’était vraiment des esquisses de sculptures.
Soraya : À Henri IV, tu travaillais seule ?
Laure : C’était des cours collectifs. Il y avait une grande liberté d’action et de perception et du coup je ne me rappelle pas de conseil majeur. C’était plus cette espèce de concentration commune collective, qui fait que ça te porte un peu, cette espèce de silence riche d’attention et de partage, c’est quelque chose qui m’apportait et le fait qu’il y ait des modèles. Ensuite ma manière de faire en sculpture a complètement changé, j’étais en cours quasiment individuel, on était deux et là on avait plus de conseils et puis surtout on mettait des semaines et des semaines à faire une sculpture, ce n’était pas du tout la même approche.
Soraya : Est-ce que dans le cadre de ta pratique tu utilises l’outil Internet ?
Laure : Alors, figure-toi que oui ! Ça m’est arrivé pour deux choses différentes. La première, c’est pour trouver des modèles, j’ai trouvé un modèle que j’adore, une fois comme ça sur Internet, c’est une de mes sculptures préférées, mais c’était juste une photo, et c’est moi qui l’ai interprétée et qui ai fait un rendu volume un peu différent, à la Zadkine, avec des creux, etc.…, sur les conseils de ma prof de l’époque. Puis ensuite, j’utilise Internet pour trouver des stages, je voulais faire de la pierre en fait et donc je suis allée faire un essai dans un atelier très mignon, c’est tout, c’était pour me renseigner sur des cours. Mais d’un point de vue création, peu.
Soraya : Tu n’y mets pas tes créations en vente ? Tu as un site web ?
Laure : Non, et je ne sais même pas si je le ferai un jour. Autant pour la photo oui, autant pour la sculpture, non. C’est quelque chose de très personnel.
Soraya : Depuis combien de temps pratiques-tu la sculpture ?
Laure : Plutôt cinq-dix ans. J’ai commencé en 2002 et de manière de plus en plus intensive. Même à Buenos Aires j’ai pris des cours, pour tester de nouvelles techniques, qui étaient complètement différentes : l’intervention d’autres matériaux, comme la ferraille, une technique de moulage, etc., ça m’a permis de voir comment d’autres fonctionnaient. C’était très chouette. Je suis passée de quelque chose de très classique chez Bertha MAILLOL, avec une application, très classique même au niveau des modèles, à quelque chose d’un peu plus foufou en Argentine, mais ça n’a pas été encore utilisé dans la création. Je l’ai vécu, je l’ai ressenti, on verra plus tard.
Soraya : Tu voudrais plus pratiquer que ce que tu pratiques aujourd’hui ?
Laure : Oui, c’est vraiment par période, j’aimerai bien, oui. Parce qu’en plus la sculpture il faut vraiment y rester plusieurs heures d’affilée. Pour pouvoir, avancer vraiment, s’imprégner, c’est assez contraignant pour ça, on ne peut pas se poser demi heure, une heure, c’est trop juste.
Soraya : Du coup, tu pratiques la sculpture de manière occasionnelle.
Laure : Je dirai que je pratique occasionnellement et par période. Il y a des périodes où j’en ferai presque tous les jours.
Soraya : Des périodes où tu as le temps ou envie, ou les deux ?
Laure : En fait les deux. Mais en fait c’est surtout en fonction de ce sur quoi je suis en train de travailler. Je ne peux pas me permettre de travailler trois fois sur quelque chose  et le laisser inachevé pendant deux mois parce que la terre sèche, donc je suis obligée d’avancer, et c’est aussi par exemple lorsque j’ai envie de créer quelque chose pour quelqu’un avec une date butoir, alors là du coup je m’organise en fonction de ça. Mais dès que je n’ai plus de date butoir, j’ai aussi d’autres activités comme la photo, qui font que  j’aime bien que tout soit réglé autour de moi dans mon emploi du temps pour me dédier à la sculpture.
Soraya : Il te faut être vidée de tout souci pour la sculpture ?
Laure : Oui, en fait ça dépend, je peux me dire : « alors là ça ne va pas, et pan », et là, c’est plutôt les moments les plus jubilatoires, oui ; soit, j’attends que tout le reste (tous les problèmes logistiques) soient un peu réglés.
Soraya : Parce que tu la considères comme quelque chose de futile ou au contraire ?
Laure : La sculpture ?
Soraya : Oui.
Laure : Non, au contraire, j’ai l’impression qu’il faut que je donne tellement de moi, que si je suis un minimum préoccupée par quelque chose d’autre, j’ai l’impression que je suis moins dedans. Alors que vraiment j’ai envie de sculpter selon mon humeur. Énormément. Mais après il y a des choses étonnantes, par exemple quand je suis obligée à cause de dates butoirs de m’y mettre, il y a des fois où ça va me coûter au début, et après j’aurai vraiment avancé, je serai contente de mon travail alors qu’au début, j’étais plutôt pessimiste sur le travail de la journée. Il y a d’autres fois où je suis très motivée, je me sens bien, tout va bien, j’ai du temps et j’ai l’impression de ne pas avancer. Ça, c’est le côté assez bizarre et cyclique je trouve aussi de cette matière-là en fait. Il y a des jours où je l’ai au bout des doigts, je peux faire ce que je veux, et d’autres jours pas du tout. C’est une des matières où tu peux faire et défaire. Donc, tu peux recommencer. Ça peut aller très vite, comme ça peut être lent. Ça peut aller très vite et la foi d’après tu recommences, alors que tu avais l’impression d’avancer, donc c’est comme la vie.
Soraya : Travailler du bout de tes doigts. Et quand tu t’y mets, tu y restes combien de temps ?
Laure : J’y reste au moins deux heures.
Soraya : Et sur la même et seule sculpture ?
Laure : Par exemple, celle-ci en même pas dix heures, mais en revanche, il y a une sculpture que j’ai faite pour Audrey qui était beaucoup plus complexe, parce qu’à l’origine c’est une sculpture de Camille CLAUDEL, et là j’avais calculé 36 heures environ.
Soraya : Et tu cuis pendant combien de temps ?
Laure : Ce n’est pas moi qui m’occupe de la cuisson. Il faut un four spécial (…).
Soraya : Question très pratique : où te fournis tu en terre ?
Laure : Chez Ceradel, c’est un magasin qui est spécialisé pour tout ce qui est modelage et sculpture.
Soraya : Pour la fabrication de tes sculptures fonctionnes-tu plus par expérimentation de matière qu’avec l’idée prédéfinie de ton objet final ?
Laure : J’aime bien quand ça glisse sous mes doigts. Les deux cas en fait. J’essaie de représenter quelque chose ou ça sort de mes doigts et là je m’arrête quand ça me plait.
Soraya : Donc ça prend moins de temps sans modèle. (…)
Laure : Je trouve que c’est beaucoup plus contraignant d’avoir un modèle évidemment et je trouve que c’est super quand ça sort de mes doigts mais ça peut prendre beaucoup de temps aussi quand tu (…).
Il y a plusieurs types de terre, la terre chamotte avec des petits grains de terre cuite dedans qui va être plus facile à traiter, mais qui va être aussi moins lisse au rendu. Donc ça aussi c’est aussi en fonction de ce que j’ai en tête que je vais utiliser telle ou telle terre et idem pour les couleurs, il y a du blanc, du rose, du rouge, du marron, du noir, du vert.
(…)
Soraya : Dessines-tu tes propres modèles avant de les fabriquer ?
Laure : Cela m’est arrivé qu’une fois, je suis assez nulle en dessin. Je vais utiliser des photos souvent. L’idée quand tu fais de la sculpture, c’est d’avoir plusieurs plans, plusieurs axes de ce que tu veux représenter. Si tu as un modèle, très bien, mais si tu n’en as pas, tu vas essayer de trouver quelque chose de ressemblant. J’ai aussi des bouquins, d’anatomie (…), tu ne l’utilises pas forcément, mais ça t’aide au départ en tout cas.
Soraya : L’objectif de ta pratique réside plutôt dans la pratique elle-même, dans la fabrication d’un objet de fabrication, ou dans la fabrication d’un objet unique ?
Laure : La pratique. J’aime les moments où je me sens bien, en fait je me confronte à moi-même. Je me confronte à mon état d’esprit, à ma manière … après j’aime la représentation d’un objet unique qui peut éveiller des sensations, des émotions que ce soit chez moi ou chez quelqu’un d’autre, mais je ne suis pas dans la recherche de faire quelque chose d’exceptionnel donc …, j’ai même peur de montrer ce que je fais en fait en général. Voilà mes petits bouquins, tu vois (…), il y a des choses qui peuvent servir. (…) Parfois il m’est arrivé de prendre des gens en photo et d’utiliser ces photos, des personnes dans des positions qui me plaisaient et quand c’est un modèle précis, rechercher plusieurs angles.(…).( description des bouquins). Les livres ça t’aide, mais ça te frustre aussi, quand tu vois toutes les possibilités, notamment tout ce qui est moulage, c’est quand même autre chose, tu ne peux pas tout faire.
Avant, je n’avais pas confiance en moi, donc j’avais toujours besoin d’avoir au moins un modèle.(…)
(En regardant les livres) Et puis le bois, je ne sais pas du tout comment ça réagit, c’est ça aussi la sculpture dans d’autres matières, il y a un côté irréversible, alors que la terre tu peux recommencer. Donc tu as de tout. Tu as des sculpteurs qui vont te dire que non, la terre, c’est nul, c’est triché parce que tu peux recommencer, parce que c’est moins brut, c’est moins pur. D’autres vont te dire, la pierre c’est envahissant, c’est dur, ça pollue par les petites particules quelle dégage. Ce sont des personnes qui m’ont dit que pour la santé ce n’était pas bon. Moi j’ai envie de tout essayer, mais je sais que la terre restera la base, et puis même en sculpture tu commences de toute façon par un modèle terre avant de te lancer dans du plâtre, ou de la pierre.
Enfin, je voudrais rajouter quelque chose d’important par rapport à mon attachement à cette matière là, car je trouve que c’est à mon sens une matière noble, parce qu’elle est pure, on la trouve partout, quand on est petit on met les pieds dans la boue, dans la gadoue, dans la terre, les mains, etc. Il y a un côté qui peut faire sale, mais finalement moi j’aime bien, mais surtout c’est une matière que j’ai souvent envie de manger quand je commence à la toucher, on dirait du chocolat. Ça me rappelle aussi quand tu pétris avec tes doigts, parfois tu as des sensations incroyables ! C’est sensuel et du bout des doigts tu es là …, c’est hyper agréable et tu ressens rarement ce genre de sensation dans ta vie de tous les jours.