Point de croix.
Point de croix. Photographie : Giacomo Giannini.

Thématique de l’entretien

« La matière comme vecteur de décoration ». Broderie, tissage, petits travaux manuels.

Juliette S., 86 ans, Castres

« Je me régalais, j’aimais ça. Et puis on s’appliquait parce qu’on voulait faire le mieux, on faisait le mieux possible »
 « J’ai eu une médaille des arts et métiers aussi, mais je ne me souviens plus de ce que j’avais fait pour les arts et métiers. On est allé du côté de St Aubin le faire, mais je ne me rappelle pas ce que j’avais fait comme ouvrage, c’est loin et je ne m’en souviens pas. »
 «  Cent heures de broderie pour la réalisation d’un drap. »
 

Juliette pratique depuis l’âge de 10 ans le point de croix de manière occasionnelle. Les fleurs et les lettres constituent les motifs les plus souvent utilisés. Elle trouve ces modèles essentiellement dans les magazines. Considérée comme un plaisir pour Juliette, la pratique de la broderie a pris le relais du point de croix et a été un moyen pour gagner sa vie lorsqu’elle était jeune fille et jeune mère. Devenue malvoyante, aujourd’hui Juliette ne peut plus broder. Elle rattache la pratique de la broderie à un art. Ses autres activités étaient le tricot, la broderie, la couture et la lecture. Aujourd’hui elle pratique le jardinage et la cuisine.
 
  
Soraya :  Comment as-tu découvert la pratique du point de croix ?
Juliette : Quand j’étais jeune, à l’école,on nous faisait faire un peu  de couture, on faisait des canevas et on apprenait à faire l’alphabet au point de croix.
Soraya : C’était en quelle année ?
Juliette : En 34-35, j’avais 11 ans.
Soraya : Dans quelle ville ?
Juliette : À Toulouse. On allait en vacances à Roques-sur-Garonne et en colonie de vacances en début d’après-midi on faisait des ouvrages. Quand on était jeune, c’était le canevas.
Soraya : Vous étiez un groupe ?
Juliette : Oui, nous étions toutes du même âge, une dizaine.
Soraya : Dans un premier temps, la pratique de la broderie (du point de croix, du canevas) était plutôt ta profession, ta passion, une occupation, un art, un artisanat ?
Juliette : C’était une occupation. Pour nous occuper l’après-midi pendant les vacances, et pour nous enseigner le métier quand même ; on marquait beaucoup de choses au point de croix à une époque. La broderie vient après parce que c’est plus compliqué.
Soraya : Tu pratiquais cette activité, tu l’as dit, avec des filles comme toi.
Juliette : Oui, et c’était la religieuse qui nous guidait.
Soraya : Une religieuse qui était spécialisée.
Juliette : Non, une religieuse qui nous surveillait et pendant deux heures de l’après-midi nous faisions l’ouvrage. On passait notre temps à faire un ouvrage. Il faisait chaud, on ne pouvait pas aller se promener, alors on avait un repos.
Soraya : Vous faisiez des ouvrages pour le couvent aussi ?
Juliette : Non, là ce n’était que pour nous personnellement. Ensuite, on avait un canevas chacune, chacune faisait l’ABCdaire, des petits dessins aussi avec le point de croix.
Soraya : Tu les as gardés ?
Juliette : Non, je ne sais pas où c’est passé. Tu sais, quand je suis partie de la pension, je n’ai rien emporté. J’avais aussi des cahiers de chansons, je ne les ai pas pris, c’est dommage, il y avait beaucoup de chansons qu’on chantait tous ensemble, puis je ne sais pas où c’est passé. On a déménagé, on est allé à la Providence à Revel et alors ensuite je ne sais pas où est passé tout ça. Je n’ai même pas le diplôme du certificat d’études, je l’avais, mais je ne sais pas où il est passé. On pourrait aller à l’Académie de Toulouse ça se retrouverait. Je l’ai passé en 35, je pourrais le retrouver si on voulait. J’ai eu une médaille des arts et métiers aussi, mais je ne me souviens plus de ce que j’avais fait pour les arts et métiers. On est allée du côté de St Aubin le faire, mais je ne me rappelle pas ce que j’avais fait comme ouvrage, c’est loin et je ne m’en souviens pas.
Soraya : À cette époque-là, la pratique du point de croix et du canevas, étaient tes seules occupations ou pratiques manuelles.
Juliette : Oui, comme pratique manuelle, on ne tricotait pas beaucoup, on faisait surtout des ouvrages,  pas beaucoup de couture.
Soraya : À l’époque il n’y avait pas de machine à coudre ?
Juliette : Non, mais j’ai appris à piquer à la machine plus tard, mais avant de rentrer à l’hôpital. Ça devait être à l’ouvroir de Revel sûrement. Alors ça, c’est plus tard, on faisait alors de la lingerie pour des clientes, même à Toulouse. On nous portait des chemises à faire, parce que ça se faisait beaucoup la chemise jour. Il y avait des jours échelles ici, des dessins en damiers, des fils tiraient, c’était le jour échelle, des chemises de nuit avec plein de grilles partout que l’on faisait dans du joli tissu et ça, c’était pour des clients. Mais c’est la sœur qui nous le faisait faire, je ne sais pas combien on le faisait payer, nous n’avions pas d’argent.
Soraya : Vous faisiez cela à partir de modèles ?
Juliette : Oui, à partir de modèles. On faisait par exemple des grilles comme ça et on faisait un losange admettons, on tirait des fils comme ça (X4) et il fallait faire le jour échelle là dedans. Un ourlet ici avec du jour échelle tout autour, on faisait des bretelles avec du jour échelle, ça coûtait à faire, on y passait du temps. Et ensuite la broderie devant, parce qu’on portait des chemises comme ça, « empire » je crois. Et les chemises de nuit, c’était souvent des chemises de nuit à manches courtes dans de jolis tissus très flous et fins, tu sais on avait de bons yeux pour tirer des fils, il fallait tirer des petits fils, à mesure avec le centimètre, il ne fallait pas dépasser. On avait des modèles, mais il fallait tirer des fils de tel endroit à tel endroit. Alors on tirait un fil et on le coupait, il fallait en tirer au moins trois ou quatre pour que ça fasse l’échelle.
Soraya : Il y avait des fils ou des tissus plus chers que d’autres ?
Juliette : Ce sont les clients qui le fournissaient. Nous, on ne s’occupait pas de ça, nous faisions le travail et c’était les religieuses qui nous donnaient les tissus, les clients apportaient leurs tissus, les religieuses avaient des modèles et leur faisaient choisir, et après à l’ouvroir on nous le faisait faire. Alors, des draps à Toulouse, pas tellement, surtout à Revel. J’allais avoir 14 ans, j’ai appris à faire les lettres brodées, des écussons brodés. Alors il faut décalquer la lettre, ensuite il faut faire un bourrage avec du coton, genre coton à repriser, parce qu’il faut le bourrer pour qu’il y ait une épaisseur. Il faut faire un point exprès pour le bourrer régulièrement pour ensuite y broder dessus les lettres. La broderie, il faut ensuite que ce soit bien serré pour ne pas qu’il y ait des creux. Puis, on faisait les draps, il fallait tirer les fils, on faisait le jour Venise ou alors parfois le Venise double. Il y avait des choses plus ou moins difficiles à faire. Et là, j’ai appris à broder sur les serviettes de toilette éponge, on décalquait sur un genre de tissus très fin, solide quand même, puis on le faufilait à l’endroit, parce qu’après il fallait le découper, on ne pouvait pas décalquer sur l’éponge. Alors une fois qu’on avait brodé il fallait découper tout le tour, c’était difficile à faire quand même. Et les services de table, c’était pareil … il fallait faire la nappe, broder les lettres là et là, des chemins de table, que ça y soit aux deux bouts. Et ensuite on le faisait dans les coins des serviettes, non, au milieu souvent, on brodait au milieu des écussons, des lettres, des lettres que les gens nous demandaient.
Soraya : Tu en as un bon souvenir ?
Juliette : Oui, je me régalais, j’aimais ça. Et puis on s’appliquait parce qu’on voulait être le mieux, on faisait le mieux possible.
Soraya : Vous faisiez des concours ?
Juliette : Non, pas des concours, mais les autres le faisaient aussi, et on aimait bien le faire bien. J’aimais bien que ce soit bien fait.
Soraya : Étiez-vous félicitées par les religieuses ?
Juliette : Oui, elles étaient contentes si on le faisait bien. Et pour les clients aussi, il fallait que ce soit bien fait. On avait l’honneur. Mais avant, on faisait d’abord sur des petits bouts de chiffons pour apprendre, on ne faisait pas directement sur un drap. On faisait des exercices. C’est comme les boutonnières, pour apprendre à faire les boutonnières brodées, on avait des tombées de tissus et alors on faisait des régiments de boutonnières, on en faisait, on en faisait, jusqu’à ce que ce soit bien fait. On l’a brodée la boutonnière.
Soraya : Tu sais si ce métier-là existe encore aujourd’hui ?
Juliette : Non, on ne doit pas le faire à la main, toutes les machines à coudre le font. Personne ne le fait ; c’est trop long et ça reviendrait trop cher. Quand je faisais les découvertes, c’est papi (mon mari) qui me le décalquait, j’en ai fait beaucoup ici, alors, il fallait prendre le milieu du drap, décalquer les lettres, on faisait de chaque côté de l’écusson des lettres, on faisait des branches (j’ai encore plein de papier de décalque en bas). Une rose là par exemple, des branches, que les gens choisissaient, ou un autre dessin, des lys, ou autre chose. On faisait une petite branche, puis on laissait un petit intermédiaire, on en faisait un autre jusqu’au bout : 140 cm et après un retour, on faisait peut-être deux branches sur le retour. La découverte c’est ça, c’est quand tu retournes ton drap en  haut, maintenant, on ne le fait pas ça, ça coûte trop à faire. Tu te rends compte, il fallait faire d’abord l’ourlet, jour Venise (tirer les fils), puis décalquer tout ça, j’y passais 100 heures dessus.
Soraya : Tu sais pourquoi, on l’appelait jour Venise ?
Juliette : Non, mais on faisait plusieurs points, il y avait aussi le jour Venise double, et d’autres, je te montrerai tout à l’heure, j’ai une bande la-haut.
Pour faire l’ourlet, on faisait d’abord le jour échelle, après on faisait trois jours échelle liés au milieu par un petit dessin puis on filait à l’autre.
Soraya : Tu sais si ta mère ou tes grands-mères le faisaient ?
Juliette : Non, mais elles ont brodé des petites bricoles, des mouchoirs, si elles en ont brodé un peu, mais elles n’ont pas appris. Elles le faisaient dans les maisons. Elle se marquaient des choses brodées, mais ce n’était pas…, c’était en amateur, elles faisaient comme elles pouvaient, en s’appliquant biensûr, elles faisaient du mieux qu’elles pouvaient. Nous, il fallait que ce soit impeccable pour donner aux clients quand même, il ne fallait pas donner n’importe quoi et c’est d’ailleurs pour ça qu’on apprenait un peu avant de le faire sur du propre. On faisait le brouillon, disons. Ici j’en ai fait beaucoup, et c’est donc papi qui me le décalquait, il avait la patience et il fallait beaucoup de place. Il fallait décalquer sur une planche, on ne pouvait pas le faire là-dessus par exemple (montrant une nappe cirée). Il était méticuleux, il mesurait bien pour ne pas se tromper, alors je lui faisais faire à lui tout le temps, il m’aidait, il était patient pour beaucoup de choses. J’en ai fait beaucoup de découvertes, j’en ai fait pour Madame M., je lui en ai fait trois ou quatre, ce n’était pas du pur fil, du métis je crois, peut-être en pur fil aussi, mais ensuite je le trempais avant de le leur donner parce que parfois il y avait un peu de bleu qui restait au bord quand on décalque avec le papier. Alors moi je le leur trempais et je le leur repassais, parce qu’il faut savoir repasser la broderie, il faut la repasser bien à l’envers pour la faire ressortir, il ne faut jamais la repasser à l’endroit. Parce que pour que la broderie ressorte bien, il faut que ce soit très humide et bien repassé, parce qu’on n’avait pas des fers comme aujourd’hui … à vapeur. Maintenant les gens ne se servent plus de ces draps, ça coûte trop (à repasser), chaque fois que tu les mets, il faut les repasser. J’en avais fait un à E. (ma sœur), il était original, ce n’était pas des fleurs, elle l’avait mis sur le lit de R. (son mari) quand il est mort. On s’en servait pour faire joli aussi sur les lits des morts.
Je n’ai même pas fait un drap pour moi seulement, ni même pour mes filles, car tu sais il fallait gagner de l’argent alors je le faisais pour les gens, pour finir le mois.
Soraya : En plus de l’usine ?
Juliette : Non (parce que j’étais enceinte alors je n’avais pas repris l’usine), {…} après la naissance de G. je suis restée arrêtée un an {…} Puis j’ai brodé pour la famille et les enfants, tous les trousseaux. J’ai fait tous les draps dans de vieux draps, parce qu’on ne trouvait rien, c’était la guerre. Alors dans des vieux draps minces quand même, pas des gros, avec mes gros draps de mémé on a fait des dessus de sommier avec. Alors, j’ai coupé des petits draps et à G. je lui ai fait deux jolies parures, j’ai incrusté des oiseaux avec un autre tissu, j’avais acheté sans doute un tissu assez fin, j’ai fait des branches brodées, et les oiseaux je les ai incrustés en rose et ensuite je découpais autour pour qu’il ne reste que l’oiseau rose. Puis, je lui ai fait une autre bande avec des papillons bleus. C’était joli ça, seulement à force ça s’est usé. Et l’oreiller, pareil, je faisais la grille autour, je faisais le jour échelle d’abord et après je faisais ça. J’ai fait beaucoup de bavoirs aussi, et tu sais, ça coûtait à faire, ceux-là (montrant les bavoirs qu’elle sort de l’armoire et présentés sur le lit de la chambre), ils étaient pour F.
Je brodais le bavoir, je faisais un feston, c’était un petit feston à la dent de rose, puis aussi le vrai feston comme ça, et la dent de rose ça fait des petits points comme ça (montrant le feston dent de rose sur le bavoir), c’est tout petit. Puis il fallait mettre le dessous du bavoir doublé, je montais tout à la main, je cousais tout à la main, des petits points comme pour le bas des chemises de nuit. Il fallait faire de tous petits points, pas des points de couturière (ce sont des longs points), il fallait des petits points qui traversent à peine.  Puis j’ai appris à faire les reprises, parce que les sœurs, elles avaient des cornettes, elles mettaient des épingles là pour faire la cornette. Dessous elles ont un bonnet, dessus un autre truc, et après la cornette qu’elles font elles mêmes, et lorsque les cornettes étaient usées (on les restaurait).
{…}
Soraya : Tu avais quel âge quand tu as commencé à broder ?
Juliette : Quand je brodais pour les gens, j’avais 13 ans après le certificat d’études, j’étais sous le patronage des sœurs qui nous guidaient, on nous donnait des ouvrages à faire, on n’avait pas d’obligation de temps, mais on aimait bien le faire assez vite. La première fois que je suis allée à l’ouvroir, j’avais 12 ans. Après le certificat d’études, on allait à l’ouvroir où l’on brodait et on faisait aussi un peu de l’enseignement ménager, le repassage, on allait laver une fois par semaine au lavage pour faire la lessive. Il y avait une dame qui s’appelait Marie, elle supervisait un peu tout, mais elle n’avait aucun diplôme.
Soraya : Toutes les filles de ton âge savaient broder ?
Juliette : C’est-à-dire que nous étions en pension et c’est ce que l’on nous faisait faire. C’était aussi pour que ça nous rapporte un peu, nous étions pauvres, on n’avait pas trop de moyens, on ne payait pas beaucoup sans doute de pension. Les gens payaient comme ils pouvaient. {…}.
Certaines filles allaient à l’école jusqu’à 15 ans, elles passaient le brevet, mais elles n’étaient pas à la pension et je ne les côtoyais pas. Et celles qui arrivaient jusqu’au brevet pouvaient faire autre chose, elles ne brodaient pas, elles étaient secrétaires par exemple.
Soraya : Ensuite tu as travaillé dans une usine de fil, de tissus, de textile. Tu as gardé le goût pour les beaux tissus.
Juliette : Oui, et j’ai fait beaucoup de vêtements pour mes filles {…}
J’avais fait beaucoup de bavoirs, j’en ai donné plein à E. (ma sœur), à M. (ma sœur), je lui avais donné tout le trousseau de la petite sœur, j’en ai refait ensuite pour les autres. {…}. Voilà la dent de rose, d’abord on le décalque et ensuite il faut le découper avec de petits ciseaux. J’achetais des dentelles que je cousais à la main, tout ajouté à la main. Ensuite, tu la tournes comme ça, et tout est monté à la main, tu la découpes, puis tu la tournes. Je ne le faisais pas à la machine, tout est cousu main. Puis la petite ganse  avec le bouton, une ganse est brodée et on mettait le bouton dessous pour ne pas que ça fasse mal au cou des enfants. {…}
J’avais fait aussi une petite jupette rose et je lui avais brodé toutes ces fleurs, elle en avait sur la ceinture, sur les bretelles, mais mémé l’a ensuite toute découpée pour en faire un coussin.
Tu crois que ce n’est pas de la patience ça ?
Quand j’étais à la maison en gardant les enfants, je brodais. {…}
Avant, je mettais les napperons sur les tables de nuit, mais maintenant je ne les utilise plus… ça ira peut-être à la poubelle après. (Rires).
Soraya : Pourquoi ? Tu peux recycler, en faire autre chose et même si tu ne les utilises pas comme napperons ?
Juliette : Aujourd’hui, on ne se sert plus des napperons parce qu’il faut les laver ! (Rires) ça ramasse la « pousco » (la pousque=la poussière).