Quelles questions, la formulation « Travailler pour nous » pose au design et à l’architecture ?

Comment le créateur-individu peut décider pour les autres, comment peut-il savoir ce que veut l’autre, s’il n’en fait pas la demande ? Qu’y a-t-il de commun à tous les designers dans le métier de désigner ? Le designer prend-il part à une subjectivité ou à un lien social ? Comment prendre part à une subjectivité qui n’est pas la sienne ? Comment répondre à un besoin qui n’a pas été identifié ? Quels outils mettre en place pour répondre à des besoins réels ? Le design est un acteur important de ce défi.

Revenir sur le terme design

Pour bien identifier ce que suppose « Travailler pour nous », je veux revenir sur la question du terme du design, sur ce qu’il veut dire ; c’est qu’il reste à éclaircir, de mon point de vue. Pour cela, nous nous appuierons sur l’ouvrage de Robert Prost sur les « Pratiques de projets en architecture ». Ainsi, on éliminera dès le départ l’usage courant en France du terme design : « c’est design », « c’est très design », ou « style design ».

Moment de travail entre professeurs et étudiants, Le Propulseur, janvier 2017.
Moment de travail entre professeurs (Laetitia Giorgino et Nathalie Bruyère) et étudiants de l’isdaT, en design (Maude Tremolière, Paula Schuster, Margaux Zuppel, Pablo Figueroa) Le Propulseur, janvier 2017. Crédit photographique : Jean-Marc Evezard.

On parlera du design comme méthode et enjeu théorique. En France, en dehors du terme courant que nous avons mis à part, c’est la notion de concepteur qui demeure. On notera qu’en anglais on parle d’architecture design, d’intérieur design, d’industrial design et lorsque l’on parle de design, cela s’adresse à la création de pièces uniques à vocation et ambition artistique. Le design, à la différence d’autres disciplines qui travaillent dans ou avec la technique, apporte non seulement un point de vue critique mais aussi une vue sur l’étude d’objets « socialement » praticables et non uniquement techniques et commercialement fonctionnant. Donc, deux points fondent la discipline du design : une méthode entre pratique et théorie et une étude d’objets « socialement » praticables. Cela impose, au sein de notre travail, de ne pas penser en terme de « ce qui est » et de « ce qui doit être », car cela n’est ni linéaire, ni hiérarchique, mais plutôt en terme de la pratique « ce qui pourrait être » et « comment le faire » , en questionnant l’équilibre permanent entre socialement, techniquement, économiquement, formellement, entre les différents interlocuteurs : les habitants, leur rapport à l’habitat, les artisanats, PME, etc., les architectes, designers, artistes etc., les politiques locaux … En bref, une réalité à saisir pour faire Histoire en acte, celle d’un projet commun . Il n’y a donc pas de méthode préétablie, mais une approche face au design, une attitude vis-à-vis du réel. Trouver les outils pour se saisir du réel (par la carte, les entretiens, la photographie, le son …). C’est une aspiration à la liberté qui ouvre les champs des possibles, un aller-retour pédagogique dans un dialogue ouvert, critique et nourri. Il vous faut arriver à exposer les questions clairement, les doutes, pour co-construire ensemble. De fait, travailler à l’autonomie de pensée, c’est échanger autour de nos expériences et savoirs, partir dans le doute, accepter nos propres limites. Si nous parlons de liberté, ce n’est pas une liberté qui se construit autour d’une idée de l’extension potentiellement illimitée de la propriété privée et du profit, autour de l’idée de profit individuel. Car la liberté que l’on nous vend aujourd’hui rabat l’homme à sa condition animale.

 

La formulation « Travailler pour nous » est tirée de Pierre-Damien Huyghe, « Travailler pour nous » in À quoi tient le design, Grenoble, Éd. de l’Incidence, 2014, p.61

Ce texte est issu du travail pédagogique sur l’initiation à la recherche en design à l’isdaT, qui a été mené par Laetitia Giorgino (Théorie), Jean-Marc Evezard (2d et 3d) et Nathalie Bruyère (Designer).